mardi 23 juillet 2013

Décès d'Henry ALLEG, l'Algérien de cœur et de combat, l'homme debout nous a quitté ...

Articles : Le Monde - Michel Colon (Investig'Action) - Bahar Kimyongür.  

Henri Alleg, auteur de "La Question", est mort

Le Monde.fr |  • Mis à jour le 




Connu sous le nom d'Henri Alleg, qu'il avait pris lors de son passage dans la clandestinité pendant la guerre d'AlgérieHarry Salem est mort le 17 juillet à Paris trois jours avant son quatre-vingt-douzième anniversaire. Dans son livre LaQuestion qui reste un document majeur sur la torture, il avait témoigné sur les sévices qu'il avait subis, en 1957, entre les mains des parachutistes français.
Il faut imaginer la scène : Alleg recroquevillé contre le mur, à moitié groggy. Le para a fait le "boulot" : gégène, étouffement par l'eau, brûlures... L'équipe des "spécialistes" lui a balancé une rafale de grossièretés : "On te niquera la gueule " ; de menaces : "On va faire parler ta femme""Tes enfants arrivent de Paris". Il répond calmement : "Vous pouvez revenir avec votre magnéto [générateur d'électricité], je vous attends : je n'ai pas peur de vous."
On est en juin 1957, à El Biar, un quartier d'Alger, dans un immeuble désaffecté transformé en centre de torture. La guerre d'Algérie bat son plein d'horreurs. Moins on la nomme par son nom – il faudra attendre 1999 pour cela – plus la sauvagerie se donne libre cours et déborde parfois d'un camp sur l'autre.
DIRECTEUR D'"ALGER RÉPUBLICAIN"
La réplique lancée au soldat devenu bourreau n'est pas une bravade. Journaliste depuis 1950, Alleg connaît son Algérie où depuis longtemps, selon les mœurs coloniales, on torture dans les commissariats et les gendarmeries jusqu'à de petits délinquants qui ne veulent pas "avouer". A l'automne 1955, un an après le déclenchement de l'insurrection le 1er novembre 1954, il plonge dans la clandestinité quand le quotidien Alger républicain, dont il est le directeur, est interdit et le Parti communiste algérien (PCA), dont il est membre, dissous.
Le 12 juin 1957, les parachutistes l'attendent au domicile de Maurice Audin. Celui-ci, jeune assistant en mathématiques, lui aussi militant du PCA, a été arrêté. Il mourra le 21 juin, sous la torture. Le scandale de sa "disparition" aura vraisemblablement sauvé du pire son camarade.
Rien, hormis un mental d'acier qui apparaîtra au fil des épreuves, ne prédisposait Henri Alleg à devenir un héros, un mot qui n'était pas dans son vocabulaire. Parmi les nombreux ouvrages qu'il a écrits, deux sont de nature très différente mais se complètent admirablement : La Question (Editions de Minuit, 1958), le plus connu, et Mémoire algérienne, plus récent (Stock 2005). Le premier est un récit circonstancié écrit à la prison Barberousse d'Alger, où il a été transféré après son"séjour" à El Biar en juin 1957.
INTERDIT, AUSSITÔT RÉÉDITÉ
Léo Matarasso, son avocat, lui a suggéré de raconter ce qu'il a vécu aux mains des parachutistes : "Fais ce que les autres, le plus souvent analphabètes, ne peuvent faire." Les petits bouts de papiers sortent au compte-gouttes, Gilberte l'épouse, à Paris, les tape à la machine. Jérôme Lindon, qui dirige les Editions de Minuit, publie l'ouvrage en février 1958. La Question fait l'effet d'une bombe : soixante mille exemplaires vendus en quelques semaines. Le non-dit qui, en dépit des premières révélations, continuait de régner sur la torture, vole en éclats.
La sortie a été précédée d'une plainte au procureur de la République dont l'Humanité publiera le texte – aussitôt censuré. La presse, Libération de l'époque,Le MondeL'Express, France-ObservateurTémoignage chrétien, s'émeuvent également. L'ouvrage interdit dès le mois de mars, quatre grands écrivains s'adressent, en vain, au président René Coty : Malraux, Martin du Gard, Mauriac, Sartre. Il est réédité, en Suisse, avec une postface de Sartre.
Voir nos  entretiens avec Henri Alleg sur la torture en Algérie et, en Edition abonnés, notre Dossier d'archives Février 1958 : Henri Alleg publie "La Question"
CROISEMENT DES CULTURES
Né le 20 juillet 1921 à Londres, de parents juifs russo-polonais, Alleg est un melting-pot à lui tout seul : britannique par sa naissance, il sera français par choix quand sa famille s'installe au nord de Paris, puis algérien par adoption après l'indépendance de 1962. L'envie de bourlinguer le saisit en 1939 au moment où débute la seconde guerre mondiale. Il songe à l'Amérique mais débarque à Alger. Coup de foudre. Il ne quittera plus ce pays.
Son peuple, s'il en faut un, sera le peuple algérien, celui du cireur de chaussures qui l'appelait "rougi" pour ses taches de rousseur. Le moindre geste de fraternité humaine fait fondre ce petit bonhomme aux yeux rieurs, qui raconte des histoires à n'en plus finir : juives ? arabes ? anglaises ? parisiennes ? Ce croisement des origines et des cultures, hors de toute domination de classe et de "race", c'est très exactement l'idée qu'il se fait de l'Algérie et au nom de laquelle il honnit le colonialisme.
DANS LE CAMBOUIS DE L'HISTOIRE
Alger républicain en est le porte-drapeau, ne serait-ce que par deux signatures qui jalonnent son histoire : Albert Camus, le pied-noir, qui veut des Français égaux des deux côtés de la Méditerranée mais ratera la marche suivante, celle de la décolonisation ; Kateb Yacine, le Berbère, qui cultive une Algérie indépendante, multiethnique, multiculturelle, politiquement pluraliste. Cet idéal, Alleg n'hésite pas à le défendre contre l'hégémonisme du FLN quand celui-ci accapare le pouvoir, avec Ben Bella, en juillet 1962. Une nouvelle interdiction d'Alger républicain en 1965, sous Boumediene, provoque son départ pour la France.
Il signera, en 2000, l'Appel des douze "pour la reconnaissance par l'Etat français de la torture", aux côtés de Germaine Tillion, d'une idéologie pourtant sensiblement différente, parce que le texte indique bien que "la torture est fille de la colonisation". Jusqu'au bout, il avait poursuivi sa recherche éperdue d'un monde d'hommes libres, égaux, et associés – qu'il identifiait au communisme.
Refusant de "céder du terrain à l'adversaire", il était resté longtemps, en dépit de tout, solidaire des pays socialistes. En désaccord sur ce plan avec le Parti communiste français, il n'avait pas aimé non plus les "dérives social-démocrates"qui, à ses yeux, dénaturaient le marxisme. Endurci par son combat, Henri Alleg avait mis les mains dans le cambouis de l'histoire. D'autres se flatteront d'avoir les mains pures. Mais, pour reprendre une formule de Péguy, on peut se demanders'ils ont jamais eu des mains...
Charles Silvestre, ancien rédacteur en chef de L'Humanité, coordinateur de l'Appel des douze contre la torture.

NOTRE HENRI EST MORT DEBOUT
Henri Alleg, notre Henri, s’est éteint à jamais
Homme libre, militant communiste, chantre de la fraternité, journaliste intègre, héros ordinaire de cette Algérie et de cette France qui fredonnent en nous, Henri est toujours resté fidèle à ses principes et ses idéaux durant ses près de 70 années d’engagement politique, malgré la prison, la torture, la trahison et les défaites.


22 JUILLET 2013


Résistant il fut, résistant il demeurera même aux pires moments de sa vie : en tant que militant clandestin dans l’Algérie occupée, lorsqu’il subit les interrogatoires terribles de ses tortionnaires français, durant les querelles intestines qui déchirèrent l’Algérie indépendante, durant la contre-révolution qui déferla sur les pays socialistes...

Comme nombre de ses camarades qui ont écrit les pages à la fois douloureuses et honorables de la résistance anti-coloniale, Henri a été un monument de générosité, de bienveillance et d’humilité.

Par un jour morose de décembre, j’ai eu l’immense honneur de visiter le cimetière du Père Lachaise en sa précieuse compagnie, bras dessus, bras dessous.

A cette occasion, il m’a confié de nombreux souvenirs de ses combats et autant de récits de notre histoire commune, tel un grand-père à son petit-fils.

Aujourd’hui et demain, ses petits-enfants, par millions, poursuivront la rédaction de son journal éternellement inachevé, celui de l’humanité en quête de paix, de justice et de bonheur.

Merci Henri. Nous ne t’oublierons jamais.

Bahar Kimyongür
22 juillet 2013


Voici le message qu’Henri Alleg a fait parvenir à Bahar Kimyongür quelques jours avant sa condamnation politique en 2006.

A l’attention de Bahar Kimyongür
« Que vous dire à propos du procès qui vous a été intenté et dont on attend la délibération et les conclusions le 28 février prochain sinon que j’en suis effaré et indigné ! Il me rappelle la sinistre époque de la guerre d’Algérie où, en France, les partisans de la paix et de la liberté des peuples, les défenseurs des Droits de l’Homme et de la simple liberté d’expression étaient traînés devant les tribunaux au nom de la lutte contre le "terrorisme", une expression qui servait déjà à justifier toutes les illégalités commises contre des hommes et des femmes dont le crime était d’affirmer leur attachement aux grandes idées de démocratie et de réelle liberté, de dénoncer courageusement la torture et les sévices couramment pratiqués comme c’est aujourd’hui le cas en Turquie.

En fait, dans un pays et une Europe qui n’hésitent pas à se présenter aux yeux du monde comme les champions de ces grands principes, ce que l’on vous reproche à vous et vos amis, c’est de vous battre pour que ces principes inscrits dans les lois soient effectivement respectés. J’avoue que j’ai du mal à penser que les juges en vous condamnant pourraient se rendre coupables d’un tel déni de justice, ce qui aboutirait à donner de la Belgique une image contraire à ses meilleures traditions d’équité, d’hospitalité et de tolérance, couvrant finalement, pour d’injustifiables raisons politiques, les crimes et les pratiques médiévales d’un état policier étranger.

Je ne peux pas croire que le tribunal en arrivera là. Au contraire, je veux espérer, avec de nombreux amis, membres d’organisations attachées à la défense des droits de l’Homme, d’universitaires, d’élus de Belgique et d’autres pays dont la France et l’Italie qui vous connaissent et vous estiment pour votre courageux engagement, que le tribunal décidera de votre relaxe. C’est ce que nous sommes des milliers à demander et ce ne sera là que justice véritable.

Croyez, cher ami, à ma totale solidarité dans le juste combat que vous menez. » Henri Alleg

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Henri Alleg, ce héros tout simple
Extrait du Investig'Action

Date de mise en ligne : samedi 20 juillet 2013
Auteur(s) : Michel Collon

J'apprends avec tristesse la mort de mon ami Henri Alleg, à l'âge de 91 ans. Un grand résistant dans tous les sens du terme.


 Juif d'origine russo-polonaise, installé en Algérie en 1939, il milite pour la libération de ce pays. Directeur du quotidien Alger républicain, il est arrêté en juin 57 et torturé par les forces d'occupation française, commandées par le général Massu. Il décrira ces tortures dans son livre La Question, immédiatement interdit par la France, et réédité en Suisse.

 Extraits :
« Jacquet, toujours souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d'acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces « crocodiles », disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre au doigt du même côté… Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d'une bête qui m'aurait arraché la chair par saccades. Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m'avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m'ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on continua … »  

Il y a maintenant plus de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant ce temps, tant de douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c'est aussi une manière d'aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j'ai entendu hurler des hommes que l'on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire.
 "Alors, il ne veut pas parler ? dit l'un des civils. -On a tout le temps, dit le commandant, ils sont tous comme ça au début : on mettra un mois, deux mois ou trois mois mais il parlera. -C'est le même genre que Akkache ou Eyette Loup, repris l'autre. Ce qu'il veut : c'est être un "héros", avoir une petite plaque sur un mur dans quelques centaines d'années." Ils rirent à sa plaisanterie. C'est un des livres qui a marqué mon engagement militant. Tout jeune, j'ai été en contact avec des Belges et des
Français qui avaient aidé le FLN, le mouvement de libération algérien en lui servant de base arrière (on les appelait les « porteurs de valise »). C'est ainsi que je fus amené à lire La Question. Une lecture indispensable pour comprendre jusqu'où peut aller la « démocratie occidentale » et aussi pour s'imprégner de son courage de vrai résistant.
 Au moment où certains aiment à présenter Jean-Marie Le Pen comme un « résistant au système » qui « aurait des couilles », la pensée qui me vient est que c'est précisément à cet endroit que la torture était pratiquée par Le Pen et ses collègues criminels. Il ne s'en est jamais excusé, continuant à manifester son arrogance de colonialiste répugnant. Un tel homme ou sa fille ne sauraient incarner aucune résistance ! Juste de la démagogie manipulatrice pour amener les gens dans l'impasse du colonialisme et de l'extrême droite. Un programme qui est le contraire de la fraternité, en continuant le mépris et le racisme.
 Le vrai résistant, c'était Henri, et tous ceux, Algériens ou Français, qui se sont battus comme lui pour que l'Algérie soit libre !  Jusqu'aux derniers moments de sa longue vie, il n'a cessé de lutter contre le système  J'ai eu le plaisir de rencontrer Henri à plusieurs reprises, notamment en donnant avec lui des conférences ou des Auteur(s) : Michel Collon Page 2/3Henri Alleg, ce héros tout simple formations pour jeunes. Il m'a marqué par sa forte conscience et sa capacité d'analyse politiques lucide. Mais aussi par sa gentillesse et sa simplicité.
 Un héros tout simple. Ne se vantant jamais. Considérant ce qu'il avait réalisé comme tout à fait normal. J'ai eu avec lui quelques conversations très riches qui m'ont fortement aidé à comprendre le colonialisme.
 Merci, Henri, nous essayerons de porter dignement ton message de résistance et de fraternité !

 Deux brèves vidéos d'Henri Alleg :
 Le récit de son arrestation :
http://www.babelio.com/livres
[http://www.babelio.com/livres/Alleg-La-question/9836#citations]Alleg-La-question/9836#citations
"La torture était généralisée et tout le monde savait"
http://www.lesmutins.org/  [http://www.lesmutins.org/Henri-Alleg-videos]Henri-Alleg-videos

 Source : Investig'Action michelcollon.info

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